Crise migratoire en France: Sur la côte, le retour des migrants

 (Photographie d'illustration)

Ces derniers mois, les migrants sont revenus à Calais mais aussi à Grande-Synthe et Steenvoorde. Selon les associations, ils sont plus jeunes et vivent dans des conditions plus dures qu’avant le démantèlement de la « jungle » en octobre. Nous les avons rencontrés.

Le terrain semble un peu accidenté jusqu’au petit bois qui moutonne contre l’autoroute. On s’y engage, avec, derrière nous, un parking aux trois-quarts vide.

On est sur l’aire de Steenvoorde,le campement dont on nous a parlé doit être tout proche… Deux policiers surgissent, nous demandent ce qu’on fait là. Plutôt affables, ils expliquent ensuite que la station est surveillée nuit et jour pour « empêcher les migrants de monter dans les camions ». Un dispositif efficace : « Avant, on intervenait six fois par vacation pour des montées illégales, là notre présence suffit. C’est beaucoup moins tendu qu’à Calais. » De là à dire qu’ils sont convaincus par leur mission… « Pendant qu’on est là, on n’aide pas les gens sur l’autoroute… »

 Sanita, 17 ans, dans le camp de Steenvoorde. PHOTO BAZIZ CHIBANE
Sanita, 17 ans, dans le camp de Steenvoorde. PHOTO BAZIZ CHIBANE

Il y a donc bien un campement : « Oui, l’aire est restée vide trois semaines après le démantèlement de juillet et puis ils sont revenus. Ils sont à peu près deux cents Érythréens. » On écarte quelques branches et on tombe sur des dizaines de tentes, toutes fermées. Il n’y a pas de point d’eau, juste quelques couvertures par terre et des traces d’un feu entre deux pauvres allées. Un peu timide dans son anglais mal maîtrisé, Sanita explique que tout le monde dort : « La nuit, on sort. » À 17 ans, elle arrive d’Érythrée et veut passer en Angleterre pour y travailler, « comme les autres ». La tente, la nourriture… tout arrive d’associations. On quitte le terrain et on part pour Grande-Synthe. Selon les deux CRS, c’est la prochaine étape obligatoire de notre reportage : «  Vous verrez là aussi, ils sont revenus, au bois de Puythouck. Ne cherchez pas d’autres aires d’autoroute, celles de l’A16 sont fermées. »

 La camps de Steenvoorde. PHOTO: BAZIZ CHIBANE
La camps de Steenvoorde. PHOTO: BAZIZ CHIBANE

Grande-Synthe, son camp de la Linière avec ses 1 200 places pour les migrants ouvert il y a un an et fermé début avril, à cause d’un incendie qui a tout ravagé. « Environ 1 400 personnes y étaient hébergées, deux cents n’ont pas été relogées mais ce ne sont pas forcément celles-là », explique le maire Damien Carême que l’on retrouve dans le bois du Puythouck. Soit un beau domaine boisé autour d’un lac bleu pâle qui attire les promeneurs. Comme Olivier, 33 ans, qui vient tous les jours : « Depuis l’incendie du camp, on croise des familles ou des hommes seuls qui vivent là. Ils pêchent, font du feu… »

A., 22 ans, vit dans un bois à Grande-Synthe. Il change d’emplacement presque chaque jour. PHOTO BAZIZ CHIBANE
A., 22 ans, vit dans un bois à Grande-Synthe. Il change d’emplacement presque chaque jour. PHOTO BAZIZ CHIBANE

Non, cela ne le dérange pas vraiment, il regrette juste qu’ils laissent autant de déchets : « C’est une zone protégée… » Selon le maire, il ne reste que peu de familles : « Elles ont été mises à l’abri. »

Ils seraient deux cents dans la forêt

Mais on compterait tout de même deux cents migrants irakiens qui survivraient dans cette forêt, malgré le démantèlement mi-mai par les forces de l’ordre d’un premier campement de fortune. « On va se retrouver comme en 2015 quand ils ont commencé à arriver en nombre, se désole Damien Carême.

« Les migrants reviennent, il faut que nous organisions quelque chose sur la Côte d’Opale, j’attends un rendez-vous avec le ministre de l’Intérieur. » On marche un bon quart d’heure avant de repérer une silhouette derrière des branchages. Grâce à une odeur de bois brûlé, on trouve un maigre campement avec des bâches tendues, une couverture blanche étalée sur le sol et A. qui nous invite à nous asseoir. Irakien d’une vingtaine d’années, il vit là avec cinq autres jeunes depuis dix jours.

Lui aussi veut rejoindre l’Angleterre où l’attend l’oncle d’un oncle, il est passé par la Turquie, l’Italie et vit des repas distribués par les associations. Il squatte les toilettes publiques, se méfie des policiers, du froid, de la maladie. Il aimerait se doucher plus souvent. « Si l’État ne nous aide pas, prévient Damien Carême, je referai quelque chose, on ne peut pas rester comme ça. »

18 h. Calais approche, on veut rejoindre la distribution quotidienne de repas organisée par au moins six associations rue des Verrotières. Soit en plein la zone industrielle des Dunes, célèbre pour avoir accueilli plusieurs « jungles », la dernière, le « plus grand bidonville de France » aux près de 10 000 migrants, ayant été démantelée en octobre. Ils sont des centaines à attendre. Tous très jeunes.

«  Depuis le début de l’année, on assiste à un retour », raconte Christian Salomé, président de l’Auberge des Migrants. « Et on nous interdit les douches et les distributions de repas le midi, c’est pire qu’avant ! On est obligés de les donner à la sauvette… » Les migrants à Calais seraient 350 selon la préfecture, 500 selon les associations.

 Les migrants de Calais sont tous très jeunes. PHOTO BAZIZ CHIBANE
Les migrants de Calais sont tous très jeunes. PHOTO BAZIZ CHIBANE

On s’assoit à côté de Christiano, 17 ans, parti d’Érythrée il y a un an et six mois. Il parle parfaitement anglais. C’est d’ailleurs pour cela qu’il vise l’Angleterre où il ne connaît personne : « L’Érythrée est une dictature et ils enrôlent de force les jeunes dans l’armée, je ne pouvais pas rester. Ma famille s’est endettée pour moi, je dois trouver un travail pour les aider. » Avec son visage fin et son sourire triste, il a tout vécu : la mort de ses copains, la pression policière – « Ils nous réveillent la nuit avec des lacrymos, ils déchirent nos abris… » – les voyages à pied interminables, les tentatives ratées pour passer la frontière. «  Ça fait quatre mois que je suis ici, j’ai déjà passé trois jours sans dormir. Pour la première fois de ma vie, j’ai bu de l’alcool pour tout oublier. La journée j’attends, le soir je traîne près des camions. » Il se donne encore quelques semaines, sinon il restera en France : « J’aimerais reprendre mes études. » Il traduit les réponses de l’une des rares jeunes filles présentes jeudi.

 Semorte, 16 ans, vit avec deux autres jeunes filles sur une couverture dans un bois de Calais. PHOTO BAZIZ CHIBANE
Semorte, 16 ans, vit avec deux autres jeunes filles sur une couverture dans un bois de Calais. PHOTO BAZIZ CHIBANE

Elle s’appelle Semorte et vit, à 16 ans, avec deux autres ados, érythréennes comme elle, dans un pauvre campement, juste à côté. « On dort là toutes les trois sur cette couverture. La nuit, on a peur, il y a des hommes qui boivent, il y a déjà eu des violences. » Sa famille l’attend en Angleterre. Elle aussi rêve de reprendre des études et même de devenir médecin. Il est à peine plus de 19 h. Comme tous les jours, les policiers évacuent la distribution. Ordre de l’État, «  afin de préserver l’ordre public et d’assurer la sécurité  », expliquait vendredi la préfecture du Pas-de-Calais.

 PHOTO BAZIZ CHIBANE
PHOTO BAZIZ CHIBANE

Le rêve anglais, toujours

On s’arrête à la station Total. Près de la glissière de l’autoroute, des policiers dispersent une vingtaine de jeunes avec un soupir : «  C’est comme ça tous les soirs… » Ils ont entre 12 et 20 ans, viennent tous d’Érythrée et veulent tous aller en Angleterre. Le plus petit est arrivé là avec un copain de 10 ans qui a réussi à entrer dans un camion la semaine dernière. Les autres tentent tous les soirs : «  On fracture les portes au besoin. » Ce n’est pas le meilleur endroit, expliquent-ils, mais les autres sont déjà pris, par d’autres migrants : «  Ils sont plus vieux, ils nous disent de partir. Ils font même des barrages pour arrêter les camions, nous on fait pas ça. » Sur le parking, quatre routiers marocains nous invitent à leur table. Oui, ils ont déjà repoussé des jeunes : «  Au Maroc, si on trouve un migrant dans ton camion, tu vas direct en prison. » Eux qui traversent plusieurs pays racontent que le Maroc et Calais sont «  les endroits où ils rencontrent le plus de clandestins  ». Le plus âgé soupire : «  Ces enfants ne devraient pas vivre comme ça, ce n’est pas normal.  »

 

En chiffres :

500 migrants seraient aujourd’hui dans le Calaisis selon les associations, 350 selon la préfecture.

200 migrants vivent dans un bois à Grande-Synthe.

200 vivent près d’une aire d’autoroute à Steenvoorde.

40 migrants environ sont sur un terrain à Norrent-Fontes, près de Bruay, une vingtaine vivent à Angres, près de Lens et une autre trentaine à Tatinghem, près de Saint-Omer.

12 ans. Le plus jeune migrant que nous avons rencontré jeudi avait 12 ans, le plus âgé 22 ans.

1 h. La distribution de repas à Calais ne dure qu’une heure le soir. Ensuite la police fait évacuer les lieux.

La rédaction Doc Jean-No® - Par Sophie Filippi Paoli | lavoixdunord.fr (Photographie d'illustration : Le long de la rocade portuaire de Calais, un groupe de migrants patiente à proximité d'une aire de repos ou des camions en partance pour l'Angleterre stationnent. PHOTO BAZIZ CHIBANE)

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